Qu'est-ce que le plagiat ?

Le TLFI (Trésor de la Langue Française Informatisée) définit le plagiat comme l'action d'emprunter à un ouvrage original et à son auteur des éléments dont on s'attribue abusivement la paternité en les reproduisant, avec plus ou moins de fidélité, dans une œuvre que l'on présente comme personnelle. Le plagiat est condamné par la morale en ce que le plagiaire profite d'une gloire indue qui aurait dû profiter à l'auteur original. Ce qui représentait pour Diderot le délit le plus grave qui puisse se trouver dans la République des Lettres.

En réalité, le plagiat est un délit moral qui n'a pas forcément de pendant juridique. Les délits assimilables à du plagiat se distribuent entre les atteintes au droit d'auteur (Code de la propriété intellectuelle, Première partie : la propriété littéraire et artistique) et la contrefaçon (Code de la propriété intellectuelle, Deuxième partie : la propriété industrielle) mais une grande partie de ces délits n'est pas constituée. Les affaires ne sont d'ailleurs portées devant les tribunaux que lorsque le préjudice a des conséquences commerciales (en littérature majoritairement). Ce serait potentiellement le cas pour le cas de PPDA, excepté que seul la partie concernée (Gallimard très probablement) peut déposer une plainte ; Me Éolas serait bien plus compétent que moi sur ce sujet.

Ce qui est paradoxale c'est que le plagiat est perçu comme un acte moralement condamnable tandis que la réutilisation de contenu ou d'idées est souvent associée au processus créatif. En réalité, la frontière entre les deux est assez floue. Ainsi, pour Giraudoux (1928, Acte I, scène 6), le plagiat est la base de toutes les littératures, excepté de la première, qui d'ailleurs est inconnue. Dans le Palimpsestes (Genette, 1982), Genette analyse des enchevêtrements d'œuvres : de la copie à l'allusion lointaine. Il montre qu'un texte peut toujours en cacher un autre, mais qu'il le dissimule rarement tout à fait, prenant pour exemple l'Ulysse de Joyce qui est, d'après sa terminologie, l'hypertexte (œuvre dérivée) de l'Odyssée d'Homère qui en est l'hypotexte (œuvre originale). Les pastiches et les parodies sont autant d'exemples du potentiel créatif de la réutilisation.

En réalité, comme tout ce qui relève de la morale, le plagiat est une notion culturelle. Ainsi, bien que le droit d'auteur soit assez uniformisé au niveau international par le traité de Berne (1886), chaque pays possède son propre système de protection du droit d'auteur, lorsqu'il en possède. Les États-Unis par exemple n'ont signé le traité qu'un siècle plus tard, réticents à la vision franco-allemande centrée sur l'auteur et son droit moral. Cette notion est même encore plus éparse puisqu'elle est perçue différemment au sein des branches d'un même métier. Thomas (2009) montre qu'un processus d'écriture considéré comme du plagiat par la presse écrite et qui entraînerait le renvoi du journaliste est très couramment usité à la TV et à la Radio. Clough (2003a) notamment consacre un chapitre de sa thèse à la description de la réutilisation dans le journalisme.

Quelles sont les preuves ?

Les accusations de plagiat défraient la chronique assez courrament, particulièrement lorsqu'elles concernent des œuvres à succès telles qu'Harry Potter. Pourtant très peu de ces accusations se concluent sur des condamnations. En fait, les institutions juridiques commencent tout juste à s'équiper de moyens leur permettant de prendre des décisions concernant les affaires de "plagiat". Ainsi, l'Institute for Linguistic Evidences, financé notamment par le United States Department of Justice travaille à la mise au point de méthodes permettant d'obtenir des preuves reconnues par un tribunal. Cet institut travaille notamment sur l'outil ALIAS (Automated Linguistic Identification and Assessment System) (Chaski, 2001) qui a partiellement passé les normes de Frye et Daubert qui définissent l'admissibilité d'un témoignage scientifique lors d'un procès aux États-Unis.

Dans le cas de PPDA, les accusations de Jérôme Dupuis sont soutenues par des dizaines et des dizaines de paragraphes qui s'apparentent à des "copier-coller", souvent grossièrement maquillés par des inversions de phrases ou l'usage effréné de synonymes. Il présente même plusieurs exemples de ces copier-coller fallacieux, précisant que des suppressions, des inversions et des paraphrases ont été opérées pour tenter de dissimuler la reprise.

En tant que chercheur, j'en ai l'eau à la bouche. Toutes ces modifications sont difficiles à réunir sous forme d'un corpus afin d'être étudiées ou bien pour évaluer les algorithmes de détection. PPDA m'offrirait là un joli cadeau de noël ! Il serait intéressant de calculer la couverture des deux textes et évaluer ainsi quantitativement et objectivement la quantité de reprise. Pour l'heure on est tenu de croire (ou non) aux preuves du journaliste de l'Express.

La défense de PPDA et de son éditeur

PPDA et son éditeur s'alignent sur la même ligne de défense : ils nient tout en bloc accusant l'envoie d'une version de travail provisoire :

... les Editions Arthaud tiennent à préciser que le texte imprimé, qui a été diffusé par erreur à la presse en décembre, était une version de travail provisoire. Elle ne correspond pas à la version définitive validée par l'auteur...

Je ne suis pas convaincu et je ne suis pas le seul ! Je passerai sur la vieille combine du nègre qui est illégale en droit français pour me concentrer sur la version de travail provisoire. L'auteur et l'éditeur reconnaissent ici qu'une version de travail temporaire contenait des passages complets de la biographie écrite par Peter Griffin. Je me pose plusieurs questions :

  • si c'est une version de travail temporaire, pourquoi y coller des passages d'un autre livre et ne pas plutôt laisser des blancs ?
  • pourquoi tenter de modifier ces passages recopiés s'ils sont destinés à être supprimés par la suite ?
  • si ce ne sont les passages, il semble du moins que le plan du livre de PPDA soit très similaire à celui de Griffin, n'est-ce pas une forme de plagiat ?

La notion morale de plagiat me posant problème dans ma thèse, j'y ai introduit une notion plus scientifique à mon goût : la dérivation. Je définis la dérivation comme ceci (extrait de ma thèse) :

Nous considérons qu'un texte dérive d'un autre lorsque la préexistence de l'un, que nous appelons texte source, est une condition nécessaire à l'aboutissement de l'écriture de l'autre, que nous appelons texte dérivé. Le texte source influence (dans ses idées, dans son expression, dans sa structure...) l'auteur du texte dérivé, de telle façon qu'il a eu un impact dans ses choix d'écriture. Il en découle que si cet auteur est privé de la connaissance d'un texte source alors il produira un texte différent de celui qu'il aurait produit en sa connaissance.

Il me semble que dans le contexte présent il existe bel et bien un lien de dérivation entre le livre de Peter Griffin et celui de PPDA... Je meurs d'envie de fouiller un peu plus dans ce sens là. Si jamais quelqu'un possède une version électronique de chacun des livres, je serais heureux de pouvoir les analyser. D'ici là, je retourne à la rédaction du mien de manuscrit :)